"Mystérieuse Flore"

 « Pour reconstruire avec des pierres, il suffit de les reprendre dans le tas et de les empiler. La souffrance ne s’efface pas en superposant les blessures. »

Quel mystère poussa Flore Kempf à se cloîtrer au fond de sa vallée natale ? Elle qui se destinait à croquer la vie, à la défendre, à la secourir.

Virginie venue dans les Vosges pour des raisons familiales, découvre dans le château de son grand-père un document troublant qui la conduira, en compagnie d’Alain, calme pêcheur et mémoire vivante, à remonter l’histoire d’un passé oublié.

 Cette intrigue haletante  nous transporte sans relâche sur la rive d’un lac au cœur de la forêt vosgienne, de nos jours à la fin des années trente, alors que l’essor de l’industrie textile semblait encore possible. Puis elle nous entraîne dans la spirale  de la guerre pour mieux nous replonger dans la réalité actuelle et découvrir, avec surprise, les véritables raisons de l’isolement de la mystérieuse Flore.

  "Mystérieuse Flore" dernier roman paru en juillet 2018 édité aux Nouvelles Editions Pages du Monde est en vente dans toutes les librairies et les points de vente culturels.

Quelques extraits de

 Mystérieuse Flore

.../...     – Si le lac est à vendre ? Eh bien ! Vous voulez tout acheter ici, vous, les touristes. Non mais !

     Alain regrettait sa réaction à la limite de l’impolitesse mais il avait horreur d’être dérangé pendant sa partie de pêche. S’il aimait venir souvent au bord du lac, c’était pour y être tranquille, et non pour se faire emmerder par un touriste apparemment pressé de déposséder les autochtones. Pour lui qui allait atteindre ses quatre-vingt-trois ans, les dés étaient jetés mais il fallait préserver l’avenir des futures générations. Si l’économie locale bénéficiait du développement touristique, il était bon de veiller à ne pas dilapider le patrimoine au seul profit d’un rapport financier immédiat. Il retira le fil de sa canne à pêche, vérifia que l’appât n’avait pas disparu et relança le bouchon le plus loin possible du bord. Les premiers rayons du soleil effleuraient la surface de l’eau noire. Encaissé au pied de la montagne, le lac dans lequel se reflétaient les sombres sapins reposait sur un lit épais de tourbe millénaire. Il devait à cette fusion de phénomènes naturels son aspect ténébreux, presque sinistre lorsque le temps se voulait gris. Mais en ce début de mois d’octobre, sa ceinture d’herbes  folles et de bruyères parée d’ocre et de pourpre rehaussait son éclat. Sous le doux effet de la chaleur, l’odeur des herbes trempées de rosée se répandit dans le marais où un héron solitaire imposa son élégance. Dérangé dans ses ébats, un couple de canards s’échappa des roseaux et disparut dans le voile léger des brumes matinales.../...

 

 .../...

.../... À la ferme, lieu de rendez-vous de tous les ouvriers du barrage, le bistro ne désemplissait pas, alors Jean et Flore eurent une idée qui provoqua chez Victoire une totale exaspération : organiser un bal le jour du 14 Juillet.

          – Quoi ? Un bal ! Mais vous êtes fous ma parole ! Comme si on manquait de travail. Et pour quoi faire, hein ? Pour récupérer tous les poivrots du canton ?

          – Maman, argumenta Jean, les ouvriers du chantier ont besoin de se divertir. De plus, avec les gens de la vallée, il pourrait y avoir du monde. On pourra faire un peu d’argent. Ce barrage, c’est notre chance !

          – Le 14 Juillet, c’est la fête nationale, pas la foire chez Louis Kempf ! Ce sera sans moi ! Un bal ! Je te demande un peu ! Et puis les musiciens, vous irez les chercher où vos musiciens ?

          – Fernand et Émile sont d’accord. Ils viendront avec leurs accordéons.

          – Ah bah ! Il manquait plus que ces deux-là. Des poivrots oui, et des radins ! Toujours soif quand on leur paie un verre, jamais quand il faut payer.

Après une discussion mouvementée et l’aval de Louis, la fête fut organisée comme prévu. Banderoles et fanions furent accrochés. Le bistro déborda bien vite de clients et de danseurs. Le soleil aidant, il fallut hâtivement installer à l’extérieur des tables et des bancs supplémentaires constitués de quelques planches et de vieux tonneaux. Repas du bûcheron au menu, vin en fût, musique et bonne humeur embellirent la journée. On dansait, on riait, on buvait à la santé des sans-culottes et de Robespierre, des congés payés et de Léon Blum. Louis grillait le lard, Flore et Jean s’activaient au service et Victoire, bougonnant plus que jamais, trempait malgré tout la pâte de patates râpées dans l’huile bouillante.../...

 

.../...

.../... Les cuillères se posèrent doucement. Un silence total s’abattit dans la cuisine comme une chape de plomb. Flore éclata en sanglots. Jean la prit contre lui. Louis repoussa son assiette encore pleine, se servit un verre de vin, le vida cul-sec, se leva doucement et se planta debout devant la fenêtre, ses yeux humides de douleur et de rage rivés sur la rivière. Immobile sur sa chaise, Victoire recommença inconsciemment de tourner sa cuillère dans son assiette. Le ronronnement de l’ustensile métallique mêlé au tic-tac régulier de l’horloge composait un tempo étrange, brisé subitement par un bruit de casseroles et de vaisselle appuyé d’un puissant juron.

          – Nom de Dieu ! Le salaud ! s’écria Louis en balayant tout ce qui traînait sur l’évier de granit.

            – Pas étonnant, quand on connaît le gaillard ! repris Victoire. Tout de même, tu l’as peut-être bien cherché.../...

  .../...

.../... Dissimulée dans la pénombre derrière la fenêtre de la cuisine, Victoire n’eut pas de mal à reconnaître le visiteur.

          – Va voir, cria-t-elle à Flore. C’est Mozart !

          – Mozart ?

          – Oui, ton Boche !

          – Et pourquoi mon Boche ?

          – Tu voudrais peut-être que je l’appelle Amadeus ?

          – Il s’appelle Wolfgang.

            – C’est bien ce que je dis ! Et c’est quand même ton Boche. Tu nous prends pour des idiots ?.../...

 

 

 

"Itinéraire insolite d'un homme ordinaire"

Un enfant gaucher, condamné à user de sa « belle main » -la droite !-, un gamin puni, privé de passage du Tour de France, un adolescent de La Bresse avide de découvertes exotiques à dos de… vélo, un apprenti ravaleur de façades perché sur son échafaudage, un voyageur du facétieux train Remiremont-Neufchâteau, via Darnieulles, un adulte amoureux fou du théâtre et de… ses comédiennes, un artiste peintre à l’œil unique découvreur de ses paysages intérieurs, un guitariste de boîte et ses reprises de Brel, Brassens, Ferré, Nougaro, un décorateur du Grand Théâtre de Genève ébloui par « Turandot », « L’enlèvement au sérail » et l’ « Arabella » de Richard Strauss, un chef d’entreprise releveur de défis, époux et père au cœur gros comme ça… tous personnages que l’auteur connaît bien d’un roman passionnant, celui de sa propre vie !

Des farces grivoises de Nancy aux aventures suisses, en passant par le ski dans les Vosges et les animations culturelles bressaudes, René Vincent-Viry nous révèle dans ce récit la source de toute énergie vitale, et invite à la promenade sur les voies infinies du cœur.

Action, réaction…

Qui veut… PEUT !

Prix Plume de Vair 2016

Mes chaleureux remerciements à toutes les personnes impliquées dans l’organisation de ce prix littéraire. Merci à Mr le Maire et le conseil municipal de Mandres-sur-vair, à Mmes et Mrs les membres du jury, Mmes et Mrs les membres de la fédération départementale des foyers ruraux des Vosges, pour cette distinction qui m’honore et m’encourage. Merci infiniment pour  l’action menée au soutien et à la promotion de l’écriture et de la lecture.

    Désormais, balisé de ce « fameux » bandeau rouge,  l’itinéraire devient pour ma part plus insolite encore. Merci.

Vosges Matin 16/06/2016

Trophée Plume de Vair 2016. Création Ginette Heuvraux.

Les officiels et le jury présidé par Mr Roger Wadier.

Remise du trophée par Mr le Maire Daniel Thiriat.

Préface par Sophie Sap,

journaliste à Vosges Télévision                                         

             "Itinéraire insolite d'un homme ordinaire" n'est pas une biographie de plus dans le monde des écrits, c'est un cri du cœur.                                                                                                                                                              Un homme singulier, nous parle en confiance, nous chuchotte à l'oreille ses choix de routes, ses doutes, ses émois. René Vincent-Viry nous donne l'impression de nous convier à sa table et nous livre avec honnêteté ce qui fut son chemin avec ses lignes droites, ses sinuosités et ses chemins de traverses.
             Si ses méandres nous confient un désenchantement de ne pas toujours avoir été, c'est sans nul doute une profonde humilité qu'il nous livre et je crois pouvoir dire que cet homme-là, en a bien plus dans sa besasse que certains de ses semblables. Peintre talentueux, homme de théâtre, décorateur, publicitaire, agent immobilier, et le voici maintenant écrivain. Qu'est-ce que René VINCENT-VIRY n'a-t-il pas fait ?                         

            Mais finalement ce qu'il lui manquait, c'était la rencontre avec lui-même.                                                 
            "Tenir" comme se nomme l'une de ses toiles ; "Tenir" sans jamais courber l'échine, même si les épreuves furent parfois nombreuses et les interrogations multiples. Il y a dans cet itinéraire là une véritable universalité. Chacun y puisera un morceau de sa propre trajectoire, le reflet d'un bout de sa propre vie. En cela, l'auteur aura réussi son pari. 
      "On dessine pour se trouver et on rencontre les autres" disait Louis Pons...
         Là aussi, mission accomplie.                                                                                                                          
Lorsque vous refermerez cet ouvrage, vous aurez certainement l'impression de tout connaître de René. Pourtant je suis certaine que ce peintre écrivain a su taire tellement de choses encore que l'on croit les entendre. N'est-ce pas là le talent de son long récit ?!                                                                                                                                       
Cette écriture, on le sent, est devenue sa délivrance et vous apprendra sans nul doute, à trouver la vôtre.
Quel que fut le passé, il est derrière lui. Qu'il fasse ce qu'il en sait, qu'il regarde, à présent devant lui et qu'il fonce...comme à vélo.

Sophie SAP

 

Quelques extraits de

 Itinéraire Insolite d'un homme ordinaire

AVANT-PROPOS                                              

 Si le tempérament qui nous anime détermine le déroulement de notre vie, alors, nous sommes maîtres de notre destin.

Puisque désormais, je dispose d’un espace-temps plus étendu derrière moi que devant, je crois pouvoir affirmer, sans vouloir m’étaler sur ce sujet psycho-philosophique, qu’une très grande part des évènements comblant notre existence dépend principalement du potentiel dont nous disposons à nous adapter à la société qui nous entoure. Ce potentiel engage nos choix et conditionne toute notre destinée. L’éducation, l’enseignement, la culture, selon la quantité ou le moment auquel on en aura reçu une part, viennent, ensuite compléter notre tempérament. Quels que soient les événements, ils résultent pour la plupart d’un choix que nous avons fait, sur l’instant ou dans le passé, parfois même très lointain.

Ceci peut paraître une évidence, mais en sommes-nous toujours pleinement conscients ? Pas sûr !

Comme dit le proverbe : « Le passé est une histoire, le futur est un mystère, le présent est un cadeau. » Notre présent n’étant rien d’autre que le résultat d’événements provoqués par les précédents, engendrant ceux qui vont suivre, suite à nos décisions, nous traçons ainsi nous-mêmes notre histoire. Toutefois, nous subissons parfois les mauvais coups du destin ou du comportement d’autrui. Leurs conséquences peuvent alors modifier considérablement notre destinée. Pour ma part, je constate aujourd’hui que l’attitude générale qui m’animait au cours de mon enfance est restée la même tout au long de mon parcours. Bien sûr, avec certaines corrections de-ci de-là, mais sur le fond, elle est restée identique à mes origines.

Quelle motivation peut bien pousser un homme ordinaire à écrire son autobiographie ? Ni un éventuel narcissisme pas plus qu’une quelconque transmission prétentieuse de « l’image de soi » n’en sont les moteurs, mais tout simplement le désir de transmettre le témoignage d’un parcours mouvementé sur lequel chaque obstacle sera utilisé comme tremplin pour mieux rebondir et atteindre de nouveaux objectifs. Un itinéraire insolite dont les origines prirent racines sur les bancs de l’école et qui engendrera un combat de plus de quarante années.

Si la vie ne fait pas de cadeaux, malgré ses embûches, elle reste ce que l’on en fait. Tenter de convaincre les lecteurs qui en douteraient encore, telle reste ma modeste démarche...

 

.../...

 

.../... À la descente du train, après un souhait de bonne semaine et un rapide salut à tous ces lycéens, je les regardais avec envie s’engager dans les escaliers les conduisant sous les quais. Je me sentais comme… abandonné. Dans leur chahut habituel, ils sortaient de la gare pour se diriger tous ensemble dans les rues d’Epinal jusqu’à leurs dortoirs respectifs. Quant à moi, avant de me retrouver face à ma solitude sur les quais, je profitais pour quelques minutes encore de la présence de voyageurs inconnus attendant le rapide « Metz- Vintimille ». Je les imaginais globe-trotters, chanceux de pouvoir voyager et s’échapper vers des horizons plus heureux. Peut-être étaient-ils plus seuls encore que moi ; mais la morosité qui m’envahissait escamotait toute pensée objective. Incontestablement, j’étais le garçon le plus malheureux de la terre !

    À 20 h 15 la salle d’attente était fermée au public. Assis sur un banc, en bout de quai, dans le froid de la bise hivernale, je méditais. Les trois quarts d’heure d’attente étaient interminables. Mon moral dépérissait au rythme des aiguilles de la pendule surplombant les voies. Inexorablement, le tictac insensible à ma douleur m’entraînait dans les combes du découragement. À 21 h 07, comme un désespéré traîne sa misère, ma tristesse accablante me hissait péniblement dans le dernier autorail. Assis sur le strapontin près de la portière, la tête appuyée contre la vitre, impuissant, je m’abandonnais à ce train maudit. Il était l’un des derniers convois à quitter la gare. Son signal sonore caractéristique parachevait les ultimes agitations d’une ville enserrée par le triste engourdissement classique du dimanche soir. Le cynique coup de sifflet du chef de gare autorisant le train à partir me signalait une torture annoncée.   

   Avec lenteur, le bruit du moteur s’amplifiait et étouffait les voix des voyageurs. Secoué par quelques hoquets, l’autorail s’ébranlait péniblement. Hypnotisé par ma détresse, je restais figé face au défilé des sombres silhouettes de wagons soudés à leurs butoirs ; wagons qui se détachaient des lointains immeubles cloués dans la lumière. Furtivement, ces masses inquiétantes m’agressaient par saccades puis disparaissaient pour mieux revenir griffer mes pensées. Sitôttransformées en accablants ballots de marchandises puis en hauts poteaux signalétiques, elles reprenaient leur aspect initial en s’accrochant  à une locomotive au repos. Répandues en amoncellements de ferrailles décomposées, elles se redressaient vivement pour prendre la forme inquiétante d’une cabane d’aiguilleur absent. Ces sinistres fantômes me frappaient au visage, s’agitant plus vite encore lorsque l’accablant omnibus prenait un peu de vitesse. Soudain, pourchassés par des galops de blêmes lumières, ces spectres s’éclipsaient et brusquement réapparaissaient métamorphosés en pâles reflets, toujours de pair, sautillant de rails en rails, de voies en voies, tentant en vain de me larder le regard jusqu’à ce que le noir absolu parvînt à les envelopper dans son sinistre linceul. Devant mes yeux hagards s’étiraient alors les sombres faubourgs d’Epinal. Sans les voir, je regardais s’enfuir dans la nuit les dernières vitrines minables et orphelines de tout visiteur. Guidées par les lueurs blafardes émanant de vieux lampadaires égarés, les ultimes rues désertes se jetaient inexorablement dans le ventre d’une banlieue obscure. Quelques lointains points lumineux se risquaient à s’agripper à la campagne éteinte. Le bruit du moteur résonnant dans la carlingue mêlé aux odeurs de gasoil et de tabac froid accentuait mon accablement. Avec une indescriptible souffrance, retentissaient pêle-mêle dans ma tête, le brouhaha des conversations inaudibles des voyageurs, les paroles du dimanche trop vite passé, le rire des copains du samedi soir, les revendications des camarades non encore syndiqués, les « play-boys » de Jacques Dutronc habillés par Cardin, les mots gentils et encourageants de Maman et l’apaisant « t’en fais pas va ! » de Papa. Se mêlant au rythme régulier du passage des roues sur les joints des rails, le sinistre craquement des marches d’escalier précédant le réveil du lendemain matin résonnait déjà dans ma tête. Dans un rythme angoissant, ce triste patchwork musical transmettait à toutes mes pensées un tempo plus sombre encore. Dans le reflet de la vitre, je tentais d’apercevoir le tendre regard d’une fille amoureuse croisant celui de son fiancé, manière d’accéder en secret à une inaccessible quête au bonheur, de voler discrètement un peu de leur bonheur inaccessible. Les rires, les paroles ou les cris des autres voyageurs m’agaçaient. Je les enviais et je les détestais, uniquement parce que je les imaginais, eux, rentrer dans leur foyer après un dimanche radieux. À cet instant précis, toute personne qui me semblait heureuse provoquait en moi un sentiment de jalousie qui se transformait en forme de mépris, puis de dégoût, puis de haine ; sentiment qui se reportait aussitôt sur ses conditions absurdes d’apprentissage qui m’avaient entraîné dans cette insupportable vie de merde. La faible lumière du compartiment m’aidait à dissimuler les larmes qui pointaient aux coins de mes yeux. La grisaille cette fois était bien là. Dans ma tête comme dans la plaine, une brume recouvrait à ce moment-là tout désir d’allégresse. Je suppliais le ciel que ce maudit train ne s’arrêta jamais, ou alors qu’il repartît en sens inverse.

 Au crissement des freins annonçant mon terminus, sortant difficilement de ma torpeur, je m’efforçais de poser le pied sur le quai. Après avoir franchi la barrière devant laquelle attendait le chef de gare pour déchirer mon billet, pareil à un radeau égaré, je m’enfonçais dans l’obscurité. Mes réflexions ininterrompues me charriaient jusqu’au bout de la rue. Chaque pas effectué dans les cercles flous et lumineux des rares réverbères me ramenaient à une évidence : je disposais de cinq cents mètres pour me ressaisir et arriver chez l’oncle empreint d’une relative bonne humeur.../...

 

.../...

 

.../... Cette journée de travail fut laborieuse, triste, sans fin.  Abattu, je m’éloignai des ateliers par la rue Michel Simon, rejoignis le Boulevard St Georges, ignorai l’Opéra à ma gauche pour accéder par le boulevard Helvétique à l’avenue prolongeant le Pont du Mont Blanc. Comme un automate, je laissai la circulation me traîner jusqu’aux abords du lac. Le célèbre jet d’eau Genevois pouvait bien cracher toute sa puissance pour attirer mon attention, mon regard ne quittait pas ma douleur. Sans aucune envie de rentrer dans mon studio, je garai ma voiture près d’une plage déserte où contrairement aux époques estivales, aucun touriste ou baigneur excentrique ne risquait de briser ma recherche  de solitude. Seul un vieux pêcheur peuplait la rive. Il me dévisagea comme si je portais la misère du monde. Ma tristesse se voyait donc tant que cela ?

           Bien calé entre le col de La Faucille et le Mont Salève, le soleil sombrait paisiblement dans la trouée de Bellegarde, brossant tout relief de ses teintes chaleureuses.  Pareilles à des lucioles, les discrètes vagues du Lac jouaient à cache-cache avec les ombres rasantes. Un cygne se laissait porter par les calmes remous, plongeait sans hésitation la tête au fond de l’eau pour y extraire quelques vers condamnés, la ressortait avec fierté  en me lançant un regard prétentieux. Manière de le défier, je lui souris, il m’ignora. Quelques clapotis expiraient contre un rocher. Une brise me caressait le visage et m’offrait avec délicatesse les premières senteurs printanières. La nature se voulait généreuse et me faisait le plus grand bien. C’est vrai qu’elle était belle cette région.  De sa voix de baryton, étendard au vent, le bateau d’une compagnie franco-suisse lança un long appel puis deux autres plus courts. Dans quelques minutes, il accosterait à Thonon et libérerait  les habituels frontaliers travaillant à Lausanne. Ah, les frontaliers !… Venant de nulle part, glissant sur les eaux bleues et or, un aviron filait au rythme des ordres jaillissant du porte-voix d’un capitaine déterminé. A chaque signal, les six hommes d’équipage s’avançaient dans une parfaite concordance. Parachevant cette chorégraphie, les douze rames sortaient de l’eau  pour fendre à nouveau la surface à l’instant précis où les six bustes reculaient sous un autre signal rugissant. Je ne sais pourquoi je ne pus détacher mon regard de cette embarcation à la fois bruyante et silencieuse jusqu’à l’instant où elle se confondit avec les lointains immeubles flanqués sur le rivage opposé. Peut-être espérais-je voir mes tourments s’enfuir avec elle ?

    Le cygne avait disparu, le soleil aussi. Je m’assis sur un banc  isolé. Dans mon dos, bien au-delà de la vallée du Chablais, le Mont Blanc troquait lentement sa parure immaculée contre un voile s’évaporant en un dégradé d’orange cadmium à un jaune miel. Tentant de résister majestueusement à l’ombre envahissante, le toit de l’Europe  me guidait dans ma réflexion et me soutenait avant qu’une nuit s’annonçant accablante ne m’ensevelisse. Faisant le flash-back de ma vie, j’en tirais les conclusions.../...      

.../... Le lac désormais faisait corps avec le ciel. Si ce n’eut été de leur lointaine distance, les étoiles ce seraient volontiers mélangées  aux reflets lumineux des villages côtiers se balançant sur les flots. Un léger vent frais avait remplacé la brise. Le frisson me parcourant l’échine m’incita à me lever. Ces quelques heures de méditation sur les rives du Lac Léman m’avaient aidé à faire le point avec objectivité. J’avais repassé mon film et tentait d’en tirer les conclusions, je reconnaissais mes erreurs, je comprenais celles des autres, j’acceptais la situation, mais surtout, je devais rapidement réagir et prendre une décision. En aurais-je la force ?

 Les larmes embuèrent mes yeux. Dissimulées par la nuit, je les laissai couler.../...

 .../...

 

.../... Si j’avais réussi à exorciser un peu de mes tourments par l’écriture de ma pièce de théâtre, je ne parvenais pas encore véritablement à le faire dans ma peinture. Une question me taraudait l’esprit. Pour réussir une œuvre, faut-il que l’artiste soit au mieux ou au plus mal dans sa tête ?Lorsqu’un tourment le ronge, n’est- il pas à ce moment au meilleur de ses conditions pour exercer son art ? Dans ce cas, pour obtenir un résultat concluant, il ne peut y avoir de paix cérébrale ! La mort serait-elle alors la seule libération à cette torture ? Tenter de privilégier sa vie artistique tout en préservant sa vie sociale est une autre solution possible, mais c’est se balancer sur un fil. J’ai compris et adopté ce raisonnement en étudiant les œuvres des « grands peintres » et en lisant leurs biographies, en comparant leurs états d’âme, leur mode de vie. Les recherches picturales continuelles écartelant les esprits de Van-Gogh ou de Nicolas De-Staël leur ont réservés une destinée beaucoup plus dramatique que celles de Picasso ou de Dali, à l’esprit plus « libre », qui, au-delà de leur immense talent, n’oubliaient pas de faire aussi du business et de « bouffer la vie ». Autant que j’aie pu comprendre, l’artiste consacrant à son œuvre une recherche artistique plus axée sur la technique, qu’elle soit figurative comme celles de Claude Le Lorrain, Courbet ou Delacroix ou impressionniste telles que celles de Cézanne ou de Monet, souffre moralement moins, me semble-t-il, que celui qui est à la recherche permanente d’une transposition dépouillée ou abstraite de ses ressentis intérieurs. Derrière l’image abstraite, contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, interviennent dans l’ombre, des joies, des tourments ou des souffrances cruelles les plus insoupçonnables de l’auteur.../...

 

"Prises de rires"

Plus de quarante années de farces et de poissons d'avril ...

         A Paris, lorsque le reporter Fabrice VINCENT apprend que deux soldats de la seconde guerre mondiale ont réapparu dans les forêts vosgiennes, son étonnement laisse place immédiatement à un désir d’enquêter sur les lieux de la tragédie.

       Partir à la recherche de ces deux mystérieux personnages, voilà  pour Fabrice  l’occasion de fuir les contraintes urbaines et de s’offrir un bol d’air dans les Vosges. Mais la traque à laquelle il participera s‘avérera être une drôle de pêche plus qu’une chasse à l’homme…

       Comme des milliers d’autres « poissons »,  il aura mordu à l’hameçon.      

        Sans amertume, le sympathique Parisien va alors se lier d’amitié à l’équipe de joyeux lascars et découvrir leur longue série de farces et de poissons d’avril. La présence de Christine, agréable journaliste Vosgienne, ne fera que renforcer sa ferveur à revenir dès que possible au cœur du massif vosgien.

     Dans ce recueil de souvenirs, non seulement l’auteur nous fait revivre des instants mémorables de gaieté, montés dans de formidables mises en scène ; mais il unit aussi, par son récit romancé, Parisiens et Provinciaux dans une même démarche :

Un hymne à l’humour.   

Un éclat de rires qui fait du bien.              

Aux Nouvelles Editions Pages du Monde, en vente dans toutes les librairies et les points de vente culturels.                                                                  

Préface par Claude Vanony, humoriste et conteur Vosgien

          Qui n’a pas rêvé de faire une farce ? Tous les enfants ont joué avec le fameux poisson d’avril, je me souviens de l’avoir accroché au dos de mon grand-père, qui, pas dupe, le gardait toute la journée, je suppose, avec le recul, qu’il s’en amusait autant que moi.

         Mon grand-père n’était pas le dernier pour faire des farces. Un soir d’hiver, il jouait à la belote chez la voisine, la lampe à pétrole au milieu de la table. Derrière lui, dans la pénombre de la cuisine, Philomène, ladite voisine, avait mis une grosse pièce fumée à cuire dans le faitout. De temps-en-temps elle piquait dedans avec une fourchette pour en vérifier la cuisson. Alors que Philomène était sortie pour chercher du bois, mon grand-père avait rapidement sorti la viande de la casserole pour la remplacer par une « courte-gueule » * (Gros sabot de bois Vosgien). Revenue dans sa cuisine, Philomène piquait toujours avec sa fourchette dans ce qu’elle croyait être la viande fumée, en réalité elle piquait dans le bois du sabot et s’étonnait de sentir la viande toujours aussi dure, on l’entendait dire : - Elle n’est toujours pas cuite ? Ça alors !...

          J’ai eu le grand honneur de participer à l’une des grandes farces citées dans ce livre, celle des bouteilles achetées à prix d’or par une entreprise qui n’est jamais venue les ramasser, en fait de bouteilles, c’était du bidon !.. Il parait, je dis bien il parait, que certaines cagettes, pleines à ras bord, seraient encore sur les trottoirs entre La Bresse et Cornimont. J’ai toujours gardé ma carte de CON.

          Faire des blagues, raconter des blagues, j’ai commencé de bonne heure dans ce genre d’exercice, au plus loin que je m’en souvienne c’était à l’école maternelle et depuis j’ai continué, j’en ai même fait un métier. Mais raconter des blagues et faire des blagues il y a un fossé pas toujours facile à franchir, j’entends la blague organisée, la blague réfléchie, celle qui tout en étant grandiose n’atteint pas la dignité des personnes ni, bien-sûr celle qui reste conforme aux tablettes de la Loi.

         Une bonne blague ne peut se faire seul, il faut de la complicité, du bon sens, de la perspicacité et… du temps !...

         Les farces et les poissons d’avril concoctés par René Vincent-Viry et ses comparses entrent dans le professionnalisme, c’est du grand art, de la « pisciculture humoristique » comme il le dit lui-même.

         Quoi de plus drôle que de prendre le train pour un voyage de 280 km alors que pour se rendre au même endroit en voiture il n’y aurait eu que 20 km à faire !..

          Comment garder sa jeunesse ?  Tel un livre de recettes, en lisant « Prises de Rires » vous apprendrez beaucoup de choses. René Vincent-Viry a la plume facile, ça on le savait déjà, mais dans son dernier ouvrage il nous prouve, s’il en était besoin, que la vie n’est pas aussi triste qu’on pourrait le penser, tout y est, du rire, quelque fois grinçant, quelque fois cruel, (un malheureux chat en a fait l’expérience).

       On y trouve aussi de l’émotion et une jolie petite histoire d’amour. Vous apprendrez aussi des choses sur le blason de la Lorraine.

          Les Bressauds et les Gérômois connaissent (encore un peu) la « Guerre des Hauts », mais comme le dit René, la seule guerre qu’il faut défendre c’est bien la guerre du rire.

Bonne lecture.

 Claude Vanony

Quelques extraits de...

Deux soldats de la seconde guerre mondiale réapparaissent dans les Vosges

poisson d'Avril 1990 "Les soldats" 

  .../...  Après que Fabrice eut expliqué l’intérêt qu’il portait à cette affaire, Christine Mercier se prêta très aimablement à lui fournir des détails intéressants : 

         - Depuis quelques jours, deux soldats affolaient les habitants. Les jeunes filles craignaient de les rencontrer en attendant le bus du petit matin pour se rendre à leur travail, les personnes âgées ne voulaient plus rester seules dans leur maison. Des vols dans les vestiaires des usines avaient été constatés ainsi que dans les potagers de particuliers. De jour en jour, des lapins disparaissaient, les poulaillers se vidaient. Des coups de feu avaient même été tirés auprès d’une usine où les individus avaient tenté de pénétrer, probablement à la recherche de nourriture. Affolés, ils s’étaient enfuis par la rivière proche, l’avaient traversée de l’eau jusqu’au ventre et avaient disparu dans la forêt. Le lendemain, un cafetier avait retrouvé devant sa porte un porte-monnaie usé avec à l’intérieur quelques pièces de monnaie frappées de l’ancien franc et une carte de correspondance de guerre datée du jeudi 13 mai 1944 et qui, au vu du texte écrit avec émotion, était probablement destinée à la famille de l’un des protagonistes. L’homme racontait qu’il se préparait à monter au front dans les Vosges et compte tenu de la violence des combats, il n’en reviendrait probablement pas. La découverte de ce papier avait choqué le cafetier qui en avait informé le responsable des anciens combattants de la commune. Car en plus des pièces de monnaie et de la carte de correspondance, une plaque d’immatriculation militaire avait également été trouvée. Les recherches faites jusqu’à présent dans les registres des soldats disparus n’avaient rien donné. Bien qu’apparemment pacifiques, les deux hommes probablement très âgés créaient l’inquiétude au sein de la population.../...

 .../...

  

bulletin distribué dans les boites à lettres des vallées...

poisson d'avril 1967 "Ramassage de bouteilles"

.../... L’hôtelier-farceur remplit les verres de son bordeaux millésimé.

 - Il est excellent ce vin, dit Fabrice. Serait-il possible de vous en acheter quelques bouteilles ?

 - Pas de problème ! accepta Jean-Paul, depuis que l’on ne garde plus les vides, il y a de la place pour le stock.

 - Pourquoi, vous conserviez les vides ?

- Oui ! Jusqu’au jour où une entreprise a décidéde les ramasser.

 - Collecte des verres perdus, comme partout !

- Oh non, bien avant cela ! C’était en 1970.Vingt-cinq mille tracts avaient été distribués dans les vallées environnantes et informaient la population qu’un ramassage de bouteilles en verre (la bouteille plastique existait à peine) allait être effectué. Sur ce papier on pouvait lire ceci : Une fortune dort dans votre cave. Sortez vos bouteilles de toutes sortes sur le trottoir. Ramassage en fin de matinée. Un franc les quatre. Il suffisait donc aux habitants intéressés de placer leurs bouteilles sans distinction de forme devant leur domicile sur le bord de la route, et tout cela pour la somme d’un Franc pour quatre bouteilles. Tu parles d’une aubaine ! Pour l’époque, cette somme, bien supérieure à celle de la fameuse consigne, était alléchante. On vit s’amonceler sur le bord des routes des Hautes-Vosges, des tas et des tas de récipients de toutes sortes qui soudainement avaient pris une valeur inespérée. Certains avaient vidé leur cave de stocks inutiles, d’autres avaient déterré les bouteilles utilisées comme bordures de jardin, beaucoup les avaient nettoyées. Un industriel avait même payé un de ses employés pour exécuter la besogne. La gendarmerie s’était inquiétée de la subite frénésie des habitants à amasser ces tas de verres en bordure de routes. Partout ! Il y en avait partout des bouteilles ! Cinq mille, dix mille, vingt mille, cent mille, je ne sais pas moi, peut-être plus !

 - Qu’est-ce que c’était cette entreprise, une grosse boîte sans aucun doute ? questionna Fabrice.

 - Attends, je vais te le dire ! continua Jean-Paul en ouvrant une seconde bouteille. Tu te rends compte de la somme, à vingt-cinq centimes la fiole ! En 1970, ça faisait de la monnaie !

  - Oui en effet.

  - À ce moment-là, personne ne savait qui payait et qui ramassait, pas plus que le lieu où allaient être livrées ces bouteilles. De toute façon, tout le monde s’en fichait ! Vu la somme proposée, ça valait la peine de passer quelques heures à les entasser. Cependant, au soir de cette journée mémorable, personne n’avait exécuté le ramassage. Le lendemain, tous les stocks, propres ou sales, anciens ou récents étaient toujours sur les trottoirs. Le surlendemain les gens ont commencé à se poser des questions. Pour finir, personne n’a jamais ramassé les bouteilles.  Déçu, fâché, vexé, parfois penaud, chacun des « vendeurs » s’est vu contraint d’évacuer sa camelote.

 -  Les gens n’ont pas cherché à savoir pourquoi ce ramassage n’avait pas eu lieu ?

 - Tu parles ! s’esclaffa Jean-Paul, ils étaient trop occupés à ramasser leurs fioles. C’est beaucoup plus tard qu’ils ont su qui avait fait le coup.../...

  

 .../...

Demande de concession de mytiliculture

poisson d'avril 1986 "Les moules de rivière"

.../...  En première page, on pouvait lire un titre écrit en lettres rouges : « En page 2. La moule de rivière : nouvelle chance pour la gastronomie vosgienne. »

 -  Des moules de rivière ? Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? s’étonna Célestin en tournant la page du quotidien.

      Christine, qui jusqu’alors s’était contentée de savourer les propos du sympathique montagnard, avoua connaître à peu près l’affaire puisqu’elle-même avait rédigé l’article.

 - Ah vous êtes journaliste ? conclut Célestin. Donc vous êtes forcément au courant.

 - Un peu oui, dit modestement Christine.

- Et les hommes que vous voyez depuis votre fenêtre, ce ne sont pas des gars de l’équipement ou de la brigade de l’eau, mais des Bretons occupés à faire des relevés pour implanter leurs concessions d’exploitation, certifia Fabrice.

 - Des Bretons ??? sursauta Célestin surpris.

 - Oui des Bretons. De Ploumanac'h,  paraît-il.

 -Des Bretons de Ploumanac’h ! Et pourquoi pas des Norvégiens de Sibérie, tant qu’on y est ! Des moules, ici, à La Bresse ! C’est du n’importe quoi !

 - C’est pourtant le cas, confirma Christine.

 - Et avec des concessions ? Sur les terrains de tout le monde ?

     Tout en parcourant le texte qui détaillait ce formidable projet, Célestin commenta avec aigreur l’information. Lorsqu’il lut que le Breton risquait fort d’obtenir tous les droits d’exploitation sur les propriétés privées, sa colère éclata. D’autant plus que le projet venait d’être approuvé par la préfecture, encouragé par la chambre départementale d’agriculture et favorablement accueilli par les représentants du tourisme vosgien et des restaurateurs.

 - Nom de Dieu de bordel de merde ! Mais ils ne vont tout de même pas autoriser un truc pareil sans avoir demandé l’avis des riverains ? C’est pas possible !

 - Oh ce n’est qu’un projet, affirma Christine en souriant.

 - Un projet, un projet… T’es marrante toi ! s’emporta Célestin. N’empêche que s’ils sont en train de planter des jalons partout dans la vallée, c’est que c’est déjà plus un projet, mais une réalisation. Mais qu’est-ce qui vont bien foutre, hein ? Des moules ! J’te d’mande un peu ! Et avec un Breton en plus !

 - Ben… Les Bretons, se risqua Marthe, c’est quand même les spécialistes de la moule !

 - Ah tu vas pas t’y mettre toi ! Non mais c’est pas possible !... Des moules ! Dans les Vosges ! Et sur nos terrains par-dessus le marché ! Ah les fumiers ! Les fumiers !...C’est pas vrai !

 - Mais puisque c’est dans le journal, intervint  Marthe. Et puis la dame qui est là …

- Elle s’appelle Christine la dame qui est là !

- Si tu veux.

- Non je veux pas !  Elle s’appelle Christine et pis c’est tout !

 -  D’accord, Christine ! Et ben si Christine a écrit l’article, elle sait ce qu’elle dit tout de même ! N’est- ce pas Christine ? Et puis ce n’est pas la peine de t’énerver pour ça... J’aime bien les moules, moi !

     Fabrice souriait de voir les deux anciens se crêper le chignon pour un projet qui, s’il paraissait manquer de diplomatie vis-à-vis des propriétaires riverains, ne manquait pas d’intérêt pour l’économie locale. Christine s’amusait de la situation mais n’osait intervenir.

 - Mais comment y va faire pour élever des moules dans la rivière, ton Breton là, hein ? Tu peux m’le dire ?

 - Ben j’sais pas moi ! S’il le fait c’est qu’c’est possible ! argumenta Marthe un peu sur la réserve.

 - Ah ben oui ! Ah ben oui ! Mais les moules, nom de Dieu,  ça vit dans l’eau salée non ? Ça vit dans la mer les moules, pas dans les rivières ! Comment tu veux qu’elles s’adaptent à l’eau d’ici, tes moules ? Hein ?

 - Ah ça ?... D’abord, c’est pas mon Breton et puis c’est pas mes moules non plus !… Mais c’est sûr ! Y doit y avoir un truc !...

 - Et la meilleure, ces mecs-là, y vont avoir le droit de passer sur les terrains de n’importe qui, et on aura rien à dire ! Ah nom de Dieu de nom de Dieu ! C’est pas vrai !

    Célestin regarda sa montre. C’était l’heure des informations régionales à la télévision. Il se leva, s’approcha de la table branlante à roulettes rangée contre le mur, la tourna d’un quart de tour, ôta la housse en tissu blanc protégeant depuis des lustres le téléviseur, vint se rasseoir et appuya sur la télécommande.

 - Bon Dieu, on va bien l’savoir. Ils vont bien en parler aux infos non ?

        Effectivement, sur la chaîne France 3 Lorraine-Champagne-Ardennes,  le générique annonçait le journal du soir. En premier titre, l’information était confirmée : « Exploitation de la moule de rivière dans le massif vosgien ». Célestin monta le son.../...

"VOSGES" atmosphères d'un vieux massif

 "VOSGES" atmosphères d'un vieux massif fut créé à l'iniative du photographe Pierre Colin. A la demande des Nouvelles Editions Pages du Monde, j'ai eu le plaisr de'en écrire les textes accompagnant les magnifiques photos artistiques.

"Règlements de comptes de dernière minute"

Une comédie dramatique créée en 2005 dans laquelle 27 personnages évoluent dans un hall de gare étrange. Ils dialoguent, échangent des points de vues, parlent de leur situation. Ces personnages sont en fait les organes du corps humain, s’apprêtant à partir pour un dernier voyage.

  Se reprochant tour à tour leur comportement, ils en arrivent à régler leurs comptes. De par leur fonction organique, chacune de leurs interventions amène un débat en rapport avec la condition humaine et le comportement de l'être humain dans la société. Beaucoup de questions sont posées : racisme, amour, euthanasie, politique, argent, solitude, égoïsme… beaucoup d’émotions, beaucoup d’humour, beaucoup de poésie.

  Le cerveau se laissant aller, abandonnant sa fonction de dirigeant, chaque intervenant va alors tenter de défendre son propre intérêt jusqu'à ce que la discorde les envahissent. A se nuire ainsi, ils ne pourront éviter l’inéluctable départ, tout en laissant, cependant, un espoir fort.

Extrait

Règlements de comptes de dernière minute

  ACTE 1

 

     Un Hall de gare, des personnages arrivent en gare prêts à partir.

 Assis ou debout, tous occuperont la scène, comme des voyageurs attendant leur correspondance.                                                       

Un personnage, imposant, apparemment plus distingué que tous les autres, Le Cerveau,  s’approche d’un  autre personnage rassurant,  fatigué, usé par le temps,  légèrement courbé, assis, c’est Le Dos.

 

 

LE CERVEAU :              Alors, prêt pour ce grand voyage ?

 

LE DOS:                      Oui, mais je suis fatigué. J’ai beaucoup de difficultés à me redresser et ce voyage m’effraie. J’ai beaucoup donné dans ma vie, j’aimerais tant pouvoir me reposer. Hélas je suis encore trop sollicité pour refuser les tâches que je dois accomplir, alors…

 

LE CERVEAU :           Alors, vous continuez !

 

LE DOS :                     Ai-je le choix ?

 

LE CERVEAU :           Non, comme nous tous dans ce hall. Personne n’a le choix, parce que nous sommes tous complémentaires.

 

LE DOS :                     Et solidaires, bien que parfois certains d’entre nous font cavalier seul.

 

LE CERVEAU :           Je sais ! L’intérêt personnel perturbe de temps à autre le bon fonctionnement de notre cartel. Heureusement l’intérêt collectif permet que l’ordre soit respecté. Nous sommes constitués ainsi.

 

LE DOS :                     Ce qui nous oblige à accomplir sans cesse notre tâche. C’est lourd parfois, surtout lorsqu’il faut compenser les erreurs de nos confrères. Voyez-vous, si je suis usé à ce point, c’est bien parce qu’on m’a fait porter trop de fardeaux, souvent sans me demander mon avis.

 

LE CERVEAU :           C’est pareil pour tout le monde. Enfin, plus ou moins.

 

LE DOS :                     Sauf que certains sont mieux servis que d’autres.

 

LE CERVEAU :           Et d’autres plus mal que certains.

 

LE DOS :                     Oui, il y a toujours plus grave que soi, mais cela n’enlève pas ma douleur. Tout de même, on ne m’a pas fait de cadeaux. D’ailleurs vous non plus, vous ne m’avez pas fait de cadeaux, depuis le temps que l’on se connaît !

 

LE CERVEAU :           Personne ne m’en fait non plus. Ma situation en est peut-être la cause mais je fais mon devoir. Il n’est pas aisé croyez-moi, de satisfaire son entourage lorsqu’on a des responsabilités telles que j’ai  à assumer. Je souffre moi aussi des décisions que je suis parfois obligé de prendre. Celles que je subis ne sont pas plus faciles à supporter.

 

LE DOS :                     Et pourtant, vous avez le pouvoir de décision.

 

LE CERVEAU :           Mais qu’est-ce que le pouvoir ? Disposer de cette maîtrise ne donne pas tous les droits. Cependant l’autorité, qui d’ailleurs n’est pas toujours responsable des mauvais résultats, doit être respectée sinon c’est …

 

LES NERFS :                          Qui étaient assis à côté, depuis le début, avec une attitude « nerveuse »

C’est le bordel !

 

 

LE CERVEAU :           Qui sourit

 Si vous voulez, c’est le bordel. Mais ne vous énervez pas.

 

LES NERFS :              Très bref, excité.

Je m’énerve si je veux, Monsieur le Cerveau, puisque je suis Les Nerfs. Mais, c’est la vérité !  Chaque fois que l’un de nous prend une initiative individualiste, il y en a un autre qui trinque, et ça fout le bordel.

Il s’énerve encore avec des gestes saccadés.

 

LE SEXE :                   Faux. Il y  en a toujours un à qui ça profite. Je peux vous dire, moi le sexe,  que chaque fois que je me bouge, personne ne se plaint. Vous non plus d’ailleurs !

 

LES NERFS :              Il s’excite. D’accord, à chacune de tes interventions, tout mon système se met sur le cinq mille volts, alors je m’excite. Dommage que parfois tes initiatives personnelles ne mènent à rien. Et ça tu vois, ça m’énerve. Alors que si tu l’écoutais, lui !

 Il montre Le Cerveau

 

LE SEXE :                   Mais je l’écoute ! C’est lui qui me donne l’ordre d’assouvir ses plaisirs. Je ne suis jamais seul à profiter de la situation. Il suffit de vous regarder, le fait d’en parler vous êtes déjà  tout agité, un vrai paquet de nerfs.

 

LES NERFS :              Surexcité, comme électrocuté. Normal non ?Et toi, ça t’amuses de crâner ? De te redresser à la première occasion ? Pour qui te prends-tu ? Pour le centre du monde ?

 

LE SEXE :                   Crâneur.  Oui ! Et j’en suis fier ! Sans moi, il n’y aurait personne dans ce monde, comme tu dis. Si je n’avais pas déposé mes petites graines un peu partout, si je n’avais pas fécondé ma semblable, rien n’existerait ici bas.

 

LE CERVEAU :           Déposeriez-vous autant de graines si vous n’y trouviez pas le plaisir ?

 

LE SEXE :                    Ben tiens, la bonne blague ! C’est mon job non? Et puis, ça me permet de garder la forme.  Quoi que, en ce moment…  j’avoue que je me sens un peu mou.

 

 

LE DOS :                     Se levant, courbé en deux. Hé, Hé, tu t’agites trop mon gars. On ne peut pas être et avoir été. Regardes-moi : vois-tu comme je me tiens ? Je suis plié, comme toi, à la différence que moi je ne peux plus me redresser. J’ai trop porté de charges. Je n’en veux à personne, j’ai été programmé pour endosser si vous me permettez l’expression! Rassurez- vous, j’ai mes plaisirs aussi. Bien-sûr, on me tape dans le dos parfois mais rien ne remplace les joies que m’apportent toutes les mains  qui me frappent amicalement, qui me caressent amoureusement. Toutes ces mains qui ne sont pas étrangères à ta raideur, vieux vantard ! Tu me fatigues parfois,

 

LES MAINS :              Entrent en scène. Vous parliez de nous ?

 

LE DOS :                      Ah, mes chéries ! Oui, je leur disais toutes les joies que vous me procurez, gauche ou droite, seule ou les deux à la fois, vous m’aidez souvent à tenir.

 

LE SEXE :                   Et moi donc !

 

LA MAIN GAUCHE : Nous ne faisons que notre travail, sous les ordres du patron.

 

LA MAIN DROITE :   Sauf qu’il y a un petit problème, c’est que moi, la droite, je suis plus souvent sollicitée que ma sœur.

 

LA MAIN GAUCHE : Oui, et moi  la gauche, par définition je suis maladroite. Je ne suis utilisée que pour des besognes complémentaires, sauf lorsque je suis la dirigeante. Je gifle aussi quelques fois.

 

LA MAIN DROITE:    Oui, ils nous arrivent de délirer. 

 

LA MAIN GAUCHE :  C’est vrai que nos dix segments ne sont pas toujours faciles à maîtriser.

 

LE NEZ :                     Ah, vous pouvez le dire, combien de fois m’envoyez-vous un doigt dans les narines, j’ai l’air d’un mal élevé !

Moi, c’est l’air qui me fait du bien, le bon air, les odeurs. J’aime sentir les fleurs. Sentez-vous cette odeur de lilas ? Elle annonce le printemps. J’aime l’odeur du pain frais ou d’une bonne soupe aux poireaux, d’une tarte au four…ou… aux pommes!

Oh ! Toutes ces émanations, quel bonheur.

 

L’ANUS :                    Assis par terre, seul, à l’écart.Il tutoiera tout le monde sans distinction.

Ben t’as bien d ’la chance.

 

LE NEZ :                     Pardon ?

 

L’ANUS :                     Bourru, aigri 

T’as bien d’ la chance, parce que moi je pue et à chaque fois qu’on parle de moi, c’est pour se foutre de ma fiole. Personne ne m’aime ! Trou duq par-ci, trou duq par-là ! Quant aux émanations, j’en parle même pas. Tout  l’ monde m’envoie ses cochonneries et faut que j’ réceptionne sans rien dire…

 

LE SEXE :                   Sans rien dire, sans rien dire, heu…

 

L’ANUS :                     Ouais, ben ça va hein, parc’ qu’avec tout l’ bacchanal que tu fais à côté, j’ compte plus les nuits blanches moi, sans parler q’ des fois, si j’ me r ‘fermais pas sur moi même, tu profiterais bien de la situation, alors, poupouille hein !

 

LE CERVEAU :           Bon ça va, t’énerve pas.

 

L’ANUS :                     J’m’ énerve pas mais…

 

LES NERFS :              Qui  s’énervent de plus en plus. Non, c’est moi qui m’énerve. C’est vrai quoi, C’est la faute à personne si ton boulot n’est pas marrant. Tu crois qu’on ne subit pas tes caprices ? Parce que tu nous en fais aussi des belles parfois ! Tiens, lorsque tu décides de faire grève à cause de tes conditions de travail, tu crois que ça arrange tout le monde ? Tout le transit est perturbé, mais ça tu t’en fous !

 

LE DOS :                     En riant.

Ah ça ! Sur les grèves du transit, il  y aurait matière à dire…

 

LE CERVEAU :           Bon, calmez-vous. Je sais que chacun d’entre vous a des tâches plus ou moins agréables et pour certains très ingrates, mais c’est ainsi ! Vous agissez en fonction de mes ordonnances.

 

LE NEZ :                     Exécuter des ordres sans pouvoir en maîtriser les conséquences n’est pas honorable. Tenez, moi par exemple, je ne peux trier toutes les odeurs et je sais qu’il y a des  effluences…

 

L’ANUS :                    Oh, ça va pas recommencer hein!

 

LE NEZ :                     Non !  des effluences !… Je sais qu’il y a des effluences qui vont déranger mais que puis-je faire ?

 

LES MAINS :              Vous rien, mais nous on vous pince et c’est bon !

 

LE NEZ :                         Oui et pour l’air, je fais comment ?

 

LA BOUCHE :             Qui vient du fond.

                                    Mais je suis là moi. Bouche ouverte !            

 

LE SEXE :                   Tiens, je l’avais oubliée celle là !

 

LA BOUCHE :             Bouche ouverte, j’avale tout l’air que vous voulez.

 

LE NEZ :                     Oui, avec un maximum de microbes !

 

LES POUMONS :         Ensemble.

Et si vous…

 

                                    Le Poumon Gauche tousse et laisse la parole au Poumon Droit.

 

POUMON DROIT :     Et si vous vous posiez plutôt la question : que ne faut-il pas faire ? Et je m’adresse particulièrement  à vous, Monsieur le cerveau. Si le nez nous envoie de l’air vicié, si nous respirons des fumées, c’est à cause de qui et pour le plaisir de qui ? Pas pour nous croyez-moi ! Regardez mon jumeau dans quel état il se trouve. Avez-vous besoin de nous faire subir vos vapeurs de tabac et de cannabis au point de ne plus être capable parfois de gérer votre mission ?

 

POUMON GAUCHE :  En toussant.

                                    Toute cette pollution, dans quel but je vous le demande ?

     

POUMON DROIT :     Je vais vous le dire moi, pourquoi ! Le but est simple ! C’est pour le fric !      

Pour le fric et ses plaisirs. Plaisirs futiles, plaisir de paraître, pour faire bien, comme les autres, parce que ça se fait !

 

L’ANUS :                     Ouais, pour s’ la péter quoi !

 

POUMON GAUCHE : Exactement. Ca ne sert à rien tout ça, juste à nous faire crever, c’est tout !

 

LE CERVEAU :           Pour les cigarettes, d’accord, mais pour le reste ! Pensez-vous pouvoir vivre correctement sans le pétrole, le nucléaire, les plastiques, les colorants ?

 

L’ANUS :                     Il se gratte.

Tu parles des E332, E 224 et tous ces machins qui nous rongent de l’intérieur ? Ça sert à rien tout ça, au début on s’en passait bien.

 

LE CERVEAU :           Au début, tout le monde crevait de faim! Mais aujourd’hui, avec le nombre d’individus vivant sur cette planète, nous sommes obligés de nous débrouiller autrement.

 

POUMON GAUCHE :  Il tousse.

Et vous êtes obligé de fabriquer des cochonneries pour que tout le monde puisse s ‘alimenter ? Demandez à l’Estomac, il est tellement ulcéré qu’il est alité. Pourquoi ne pas utiliser des solutions moins dévastatrices ? Parce qu’elles sont moins rentables ? Le profit vous monte à la tête.

 

LE CERVEAU :           Oui, je dois avouer que le profit me stimule  beaucoup. Mais sans cela,  aurais-je eu la volonté d’améliorer le sort du monde ? Qui à ma place aurait conseillé les ingénieurs, les techniciens… et même l’inventeur de la brouette ?

 

LE SEXE :    &